Commentaire du troisième trimestre de 2026 : Une résilience qui laisse moins de marge d’erreur
Corrado Tiralongo - 15 octobre 2026
Les marchés ont fait preuve d’une résilience remarquable, mais les risques s’accumulent. Corrado Tiralongo explore l’IA, l’inflation, les taux d’intérêt et le positionnement des portefeuilles dans un contexte de changement.
Depuis mon dernier commentaire, les tensions auxquelles sont confrontés les investisseurs sont devenues plus évidentes. L’économie continue d’absorber les coûts plus élevés de l’énergie et l’incertitude commerciale, tandis que le cycle d’investissement dans l’intelligence artificielle (l’« IA ») soutient les dépenses et les bénéfices. Pourtant, le coût du capital augmente, plusieurs grandes banques centrales resserrent de nouveau leur politique monétaire et les marchés dépendent fortement de la vigueur soutenue d’un groupe relativement restreint d’entreprises.
Ces forces sont liées. Les investissements dans l’IA soutiennent la croissance, mais augmentent également la demande d’électricité, d’équipement et de financement. La hausse des cours boursiers stimule les dépenses des ménages, ce qui contribue à soutenir l’activité même si l’inflation érode le pouvoir d’achat. En raison de cette résilience, les banques centrales peuvent moins se permettre d’assouplir leur politique monétaire. Les portefeuilles multiactifs gérés par notre équipe continuent de profiter de ces occasions, mais nous sommes de plus en plus préoccupés par le fait que l’essor de l’IA approche de ses dernières étapes.
Les limites de la résilience
La production industrielle à l’extérieur du Moyen-Orient et le commerce mondial sont demeurés vigoureux, en partie grâce aux chaînes d’approvisionnement internationales qui sous-tendent les investissements dans l’IA. Les dépenses en semi-conducteurs, serveurs et centres de données ont largement compensé la hausse des coûts de l’énergie.
Les récentes données américaines confortent ce point de vue. Les ventes au détail hors automobiles, essence, matériaux de construction et services d’alimentation ont augmenté de 1,4 %1 entre juillet et août. Cet indicateur, connu sous le nom de groupe témoin des ventes au détail, contribue aux estimations des dépenses de consommation en biens. Il mesure les dépenses en dollars, de sorte que l’augmentation ne doit pas être interprétée comme équivalant à la croissance du volume de biens achetés.
Les sources de ces dépenses sont également importantes. Le taux d’épargne des ménages américains a chuté à 2,8 %2 au deuxième trimestre, car la hausse du patrimoine a aidé les consommateurs à maintenir leurs dépenses malgré les pressions sur les revenus réels. Les ménages peuvent moins se permettre de continuer à épargner une petite part de leurs revenus, et une inversion de la tendance des cours boursiers pourrait peser sur leurs dépenses.
L’énergie demeure la difficulté la plus immédiate. Le conflit au Moyen-Orient et les contraintes liées aux routes d’exportation régionales continuent de perturber l’approvisionnement. Les baisses des stocks, l’aide gouvernementale et la baisse de l’épargne des ménages ont atténué les répercussions économiques, mais ont aussi retardé l’ajustement de la demande. À moins que l’offre ne se redresse suffisamment, les prix élevés du carburant pourraient davantage freiner la consommation. Les perturbations dans les raffineries ajoutent une autre difficulté : les prix de l’essence et du diesel peuvent rester élevés même lorsque les prix du pétrole brut diminuent.
Les taux d’intérêt et le prix de la crédibilité
Le 16 septembre, la Réserve fédérale américaine (la « Fed ») a relevé sa fourchette cible d’un quart de point de pourcentage, l’établissant entre 3,75 % et 4,00 %3. Les prévisions médianes des responsables de la Fed laissent entrevoir une autre hausse cette année et une période prolongée de taux élevés4. Ces prévisions sont formulées sous conditions, mais la politique a déjà changé d’orientation.
Les banques centrales sont confrontées à un délicat exercice d’équilibre. La hausse des prix de l’énergie fait augmenter le coût de la vie tout en réduisant le pouvoir d’achat des ménages. Les hausses de taux d’intérêt ne peuvent pas rétablir l’offre de pétrole. Les responsables pourraient néanmoins réagir si des chocs répétés se répercutent plus largement sur les prix, les salaires ou les attentes d’inflation, en particulier après une longue période d’inflation supérieure à la cible.
La réaction des marchés obligataires montre pourquoi les taux directeurs et les taux à long terme n’évoluent pas nécessairement en parallèle. Immédiatement après la réunion de la Fed, les taux à court terme ont augmenté, tandis que les taux à long terme ont reculé, la baisse des prix du pétrole ayant également joué un rôle. Si un engagement crédible est pris pour contrôler l’inflation, les investisseurs peuvent accepter un rendement moindre sur les obligations à long terme, même dans un contexte où la banque centrale augmente les coûts d’emprunt.
Cet effet modérateur a été limité. Au début de la séance du 21 septembre, le taux des obligations du Trésor à 10 ans a dépassé 5 %5. Ce chiffre ne constitue pas, en soi, un point de rupture automatique. Ce qui compte, c’est la raison pour laquelle les taux augmentent. Une croissance plus élevée peut soutenir les bénéfices et les revenus des gouvernements. Une hausse des taux alimentée par l’incertitude entourant l’inflation ou des doutes à l’égard de la viabilité budgétaire est plus préoccupante. La hausse des coûts du service de la dette peut accentuer les préoccupations budgétaires, ce qui incite les investisseurs à exiger des rendements toujours plus élevés.
L’IA relève la barre pour les bénéfices
L’IA demeure au cœur des occasions et des risques. L’essor des investissements génère une activité économique tangible, et la croissance prévue des bénéfices des sociétés technologiques a aidé les marchés à résister à la hausse des taux obligataires. Bon nombre des entreprises qui portent ce cycle ont des ressources financières importantes et affichent des bénéfices élevés.
Plusieurs indicateurs nous incitent néanmoins à faire preuve de plus en plus de prudence. Les prévisions de croissance des bénéfices à long terme des analystes pour l’indice S&P 500 ont atteint les plus hauts niveaux de la série historique examinée, les gains attendus étant fortement concentrés dans le secteur des technologies6. Compte tenu de ces prévisions, les valorisations prospectives semblent plus raisonnables que les mesures fondées sur les bénéfices historiques, y compris les bénéfices moyens au cours du cycle économique. Une baisse du ratio cours/bénéfice n’est guère rassurante si l’estimation des bénéfices s’avère trop optimiste.
La concentration accroît cette vulnérabilité. Lorsque quelques sociétés dominantes représentent une part importante de la valeur de l’indice et de la croissance prévue des bénéfices et qu’elles enregistrent des bénéfices inférieurs aux attentes, cela peut avoir une incidence disproportionnée sur l’ensemble du marché.
Le financement des sociétés constitue un autre avertissement. Les dépenses en immobilisations absorbent plus de flux de trésorerie d’exploitation, et les émissions nettes de titres de créance de cinq grandes sociétés américaines d’infonuagique et d’infrastructures d’IA ont dépassé 200 milliards de dollars américains7 au cours de la période de 12 mois terminée au deuxième trimestre. Les écarts de taux de certaines de ces sociétés, c’est-à-dire le rendement supplémentaire que les investisseurs exigent par rapport aux obligations d’État comparables, se sont élargis au cours de l’été, bien que les écarts de taux globaux des obligations de catégorie investissement se soient resserrés. La plupart d’entre elles conservent une capacité financière considérable, mais la hausse des emprunts et la complexité accrue des ententes de financement relèvent la barre pour les rendements futurs des placements.
La hausse des émissions d’actions confirme que le cycle est plus mature. Grâce à la vigueur des cours boursiers et à la réceptivité des investisseurs, il est plus facile pour les sociétés de mobiliser des capitaux au moyen de premiers appels publics à l’épargne et de ventes d’actions supplémentaires. Les émissions nettes d’actions de sociétés non financières américaines sont devenues positives au premier trimestre8, ce qui signifie que les nouvelles émissions ont dépassé les actions retirées au moyen de rachats d’actions et d’autres opérations.
Généralement, une hausse des levées de fonds accompagne les dernières phases d’un essor du marché, comme ce fut le cas lors de la période de la bulle technologique et en 2021. Les nouvelles actions augmentent l’offre que les investisseurs doivent absorber, ce qui peut compliquer la poursuite des gains si la demande s’affaiblit. Les émissions peuvent financer des investissements productifs; une hausse n’est donc pas foncièrement négative. Toutefois, lorsqu’elles coïncident avec des prévisions de bénéfices élevées et une concentration des meneurs du marché, cela renforce les craintes que l’enthousiasme des investisseurs soit déjà bien avancé.
Dans l’ensemble, la volatilité des titres individuels demeure inférieure aux valeurs extrêmes observées lors de la bulle technologique, mais les actions de sociétés de semi-conducteurs et le marché coréen ont connu des fluctuations beaucoup plus marquées. L’endettement sur marge, c’est-à-dire le fait d’emprunter pour investir dans des actions, demeure relativement faible par rapport à la valeur marchande, mais ce ratio a augmenté malgré la remontée9. Il exclut également les placements au moyen d’options et de fonds négociés en bourse à effet de levier.
Ces indicateurs ne peuvent pas déterminer un tournant précis. Les mises en garde à l’égard des valorisations peuvent persister alors que les bénéfices continuent d’augmenter, et de très bons résultats peuvent en entraîner d’autres. C’est pourquoi la participation et la préparation peuvent coexister.
Une correction liée à l’IA pourrait également avoir des répercussions au-delà des marchés financiers. La baisse du patrimoine des ménages pourrait les encourager à épargner davantage, tandis que des rendements décevants des placements pourraient inciter les entreprises à réduire leurs dépenses en immobilisations. Ensemble, ces réactions pourraient affaiblir deux piliers de croissance.
Des pressions contradictoires au Canada
Le Canada est face à un autre équilibre des forces. La hausse des prix du pétrole soutient les revenus et les producteurs d’énergie nationaux, tandis que la hausse des coûts du carburant et des taux d’intérêt créditeur exerce des pressions sur les ménages et le logement. L’incertitude commerciale continue de compliquer les décisions de placement.
L’interdiction d’importation des États-Unis, dont l’entrée en vigueur est prévue le 29 septembre10, vise environ 1 milliard de dollars américains de biens canadiens, l’alcool et le fromage comptant parmi les produits les plus touchés.
Le remplacement des tarifs douaniers par une interdiction pure et simple des importations préoccupe davantage. Si les tarifs douaniers et l’incertitude entourant l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) persistent, les entreprises qui n’opèrent pas dans les secteurs ciblés pourraient retarder leurs investissements et leurs embauches pour réévaluer l’accès au marché américain.
L’élargissement des déductions des investissements annoncé par le gouvernement du Canada permettrait de passer immédiatement en charges la plupart des nouveaux investissements en immobilisations. Toutefois, les incitatifs fiscaux ne peuvent pas entièrement compenser l’incertitude concernant le plus important marché d’exportation du Canada.
La hausse des coûts d’emprunt constitue une autre contrainte. La hausse des taux des obligations d’État peut avoir une incidence sur les taux des prêts hypothécaires à taux fixe avant que la Banque du Canada ne modifie son taux directeur, ce qui réduirait l’abordabilité des logements et la demande.
Un appel à la diversification pendant l’évolution du groupe de meneurs
L’Europe illustre la différence entre une perspective économique et une occasion de placement. Son économie fait face à une facture d’importation d’énergie plus élevée et à une concurrence plus vive de la part des fabricants chinois. Pourtant, son marché boursier est moins exposé au cycle de l’IA et présente des valorisations plus faibles que celles des États-Unis.
Lorsqu’on assure une diversification géographique, il faut toujours porter une attention particulière aux expositions sous-jacentes. Des marchés comme Taïwan et la Corée ont des liens importants avec le même cycle d’investissement dans les semi-conducteurs et dans l’IA.
Les devises sont également à prendre en compte. Le raffermissement de l’économie américaine et le durcissement de ton de la Réserve fédérale américaine peuvent soutenir le dollar américain. Une correction liée à l’IA qui réduit les attentes de croissance et les flux de capitaux pourrait modifier cette dynamique.
L’incidence sur les portefeuilles de Gestion de placements Canada Vie
Les portefeuilles multiactifs gérés par notre équipe tiennent compte à la fois des occasions sur les marchés américains et de notre préoccupation croissante à l’égard d’une correction liée à l’IA. Nous avons diversifié nos placements pour participer à la croissance et aux bénéfices aux États-Unis tout en gérant notre dépendance à l’égard de la poursuite de l’essor de l’IA.
Nous continuons de privilégier modérément les actions par rapport aux titres à revenu fixe, notre conviction ayant néanmoins baissé par rapport au début de l’année. Du côté des actions, nous préférons les États-Unis au Canada et conservons une position neutre à l’égard des marchés internationaux développés.
Nous exprimons nos points de vue au moyen de mandats, de répartitions régionales, de styles de placement et d’expositions factorielles. Notre diversification tient compte de la façon dont les placements se comportent ensemble.
Les stratégies axées sur la croissance peuvent profiter de la vigueur soutenue des bénéfices, tandis que les expositions complémentaires aident à gérer la concentration et la sensibilité à l’évolution du groupe de meneurs du marché.
Les titres à revenu fixe nécessitent la même attention. Les obligations d’État peuvent offrir un soutien en cas de ralentissement de la croissance, même si des préoccupations persistantes à l’égard de l’inflation et de la situation budgétaire pourraient limiter la baisse des taux.
Nos décisions refléteront à la fois les valorisations, la concentration, les bénéfices, la production de liquidités et les conditions de financement. Nous n’avons pas besoin d’identifier le sommet du marché pour reconnaître que l’équilibre des risques évolue.
Corrado Tiralongo
Vice-président, Répartition de l’actif et chef des placements
Gestion de placements Canada Vie limitée
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